Ce mariage qui arrange bien

Ce mariage qui arrange bien dans Mon chauffeur, mes bonnes et moi saif-ali-khan

Saif Ali Khan n'aime pas qu'on lui demande de baisser d'un ton au restaurant

Ce matin, j’examinai très attentivement dans le journal les photos des noces d’argent de Rekha et Rakesh Jhunjunwala. Je ne les connais pas, mais c’est en face de chez moi, au champ de course, que le couple a célébré fastueusement et surtout très bruyamment ses 25 ans de mariage. Je remarquais aussitôt que Rakesh semblait avoir le triple de l’âge de sa femme, laquelle affichait un front lisse et surtout une taille de guêpe et un dessous de bras très ferme, laissant penser que la dame avait un coach, et peut-être même un bon dermato pour le botox.

Il est des photos qui agissent comme un électro-choc. Sans même prendre le temps de lire en détail comment Saif Ali Kahn avait brisé le nez d’un convive en plein milieu de Wasabi, le restaurant japonais le plus chic de tout Bombay, j’attrapais mes chaussures de sport et filait à la gym.

A la gym, sur le tapis de course, on s’ennuie un peu. J’étais descendue à 8h30, autant dire entre chien et loup, à l’heure où les hommes d’affaires sont déjà repartis chez eux pour se doucher, petit-déjeuner et filer au travail mais où les mères de famille n’ont pas tout à fait fini d’expédier leurs enfants à l’école, et ne sont pas encore descendues. J’étais seule, il n’y avait personne à observer en douce, que moi qui me reflétais dans le grand miroir, et j’avais omis de mettre un T-shirt avec un motif intéressant.

Je m’appesentissai sur les deux rides qui barrent désormais mon front, entre les deux sourcils, et me demandai si le botox pouvait y remédier, combien ça pouvait coûter, une injection, en Inde. Puis je passais en revue le bas de mon visage, trouvant qu’il s’affaissait un peu, me disant qu’à cela, le botox, surement ne pouvait rien. J’essayais, de manière expérimentale, de tirer un peu de peau vers la naissance de mes oreilles, c’était tout de suite beaucoup mieux, puis je remarquais que si j’affichais un petit sourire mystérieux à la Joconde, ça faisait exactement le même effet qu’un lifting et que mon visage en était transformé. Leonard, tu es un génie. Depuis ma découverte – il y a 30 minutes – j’essaie de maintenir en permanence les coins de ma bouche légèrement relevés. Dans l’ascenseur, le musulman très barbu du 20ème m’a regardé bizarrement, mais qu’importe.

Il n’y a pas que moi qui souris. Depuis une semaine environ, Irfan, mon chauffeur, a remplacé son habituelle expression impénétrable par de grands sourires qui éclatent par à coup, mettant en valeur ses dents blanches bien plantées. Je me demandais quelle était la source de ce bonheur nouveau,  imaginant que peut-être il avait trouvé une petite amie, sans bien sûr mettre à mal sa pudeur et l’interroger.

 

dowry-300x234 Beauté dans Potin, potin, quand tu nous tiens!

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Irfan est l’unique garçon d’une fratrie de 5. On en discute parfois, au gré des embouteillages. Irfan parle bien anglais, c’est la première chose qui m’a frappée à son propos, il présente bien, je me dis toujours que c’est dommage qu’il soit chauffeur. Lui trouve que c’est mieux que livreur de pizzas, ce par quoi il a commencé quand il avait 18 ans, après la terminale, quand tous ses espoirs d’étudier à l’université ont éclaté en raison d’un accident cérébral de son père. Son but, dans la vie, est de marier toutes ses soeurs. Quand elles seront toutes mariées, je pourrai songer à me marier moi-même, m’a-t-il confié à plusieurs reprises. A 27 ans, il se trouve vieux pour être encore célibataire, mais ce n’est pas facile de rassembler toutes les dots nécessaires, à chaque fois, il faut offrir une moto, de l’or, des vêtements. C’est important de payer une bonne dot, sinon mes soeurs ne seront pas bien traitées. On n’a pas le choix madame, c’est la société qui veut ça. Peut-être que les riches maintenant ne payent plus de dot, mais pour nous les pauvres, c’est comme ça que ça se passe.

Il y a quelque temps, il s’était rendu au village avec sa mère et son père pour caser la petite dernière. Il s’agissait de lui trouver une bonne famille. J’avais demandé si sa soeur cadette, qui avait grandi à Bombay, n’éprouvait pas d’appréhension à l’idée de retourner vivre dans un village de l’Uttar Pradesh, avec un homme qu’elle ne connait pas. Elle n’a pas son mot à dire dans cette histoire, Madame. C’est comme ça. Mais ma mère a dit que si vraiment, quand elle verrait le mari qu’on lui a trouvé, il ne lui plaisait pas, on ne l’obligerait pas à l’épouser. Au soulagement ou au regret peut-être de la jeune fille, le safari matrimonial au village avait tourné court, le père ayant fait une crise cardiaque, et le temps qu’on parvienne à le transferrer à l’hôpital (plusieurs heures après), il était déjà mort.

Depuis une semaine environ, et contrairement à son habitude, donc, Irfan sourit beaucoup. Quand il y a quelques jours, il m’a expliqué qu’il devait partir dans l’heure car le père de sa belle-soeur était décédé, à peine avait-il atteint l’ascenseur que je voyais cet immense sourire s’afficher sur son visage – voyant que je l’observais, il se reprit et afficha une mine sombre, puis disparut si vite que je n’eus pas le temps de le rappeler, Irfan, comment vous pouvez avoir une belle-soeur alors que vous n’avez que des soeurs ?

Hier, il m’annonce, de la voix qu’il prend quand il va m’annoncer des choses importantes: Madame, ma soeur va se marier. Le 3 mai.

- C’est une bonne nouvelle, ça, je suis ravie pour elle. Elle se marie à Bombay ?

- Non, au village.

- C’est bien que vous m’en parliez à l’avance, qu’on s’organise. Vous aurez besoin d’une semaine ?

- Non, Madame, de 25  jours.

- 25 jours ? Mais c’est beaucoup. Sans compter les 2 semaines d’absence pour le décès de son père, les 2 mois où il s’était fait confisquer notre voiture par la police, tout ça en un an.

- C’est que si je peux trouver une gentille fille au village, j’ai l’intention de me marier aussi.

- Ah, vous voulez faire d’une pierre de coup ? Et vous avez une jeune fille en vue  ?

- Pas encore Madame, c’est pour ça que j’ai besoin de 25 jours au village. Et puis maintenant que ma dernière soeur se marie, il n’y aura plus personne à la maison pour aider ma mère. C’est pour ça qu’on a pensé ça, que ça serait bien, si j’en profitais pour me marier aussi.

Il a durant cette conversation un sourire qui ne se décroche pas. Je ne sais pas exactement ce qui le rend le plus heureux. La pensée de trouver une « gentille » fille pour aider sa mère dans les taches domestiques, la perspective d’avoir enfin une vie sexuelle, l’idée qu’il va pouvoir se refaire, au moins partiellement, et toucher une dot! Lui qui a offert 4 motos déjà, mais qui vient toujours au travail en bus et à pied, va peut-être lui aussi circuler en 2 roues, dès le joli mois de mai venu.

fest-barbie Dot

Barbie mariée, pour le marché indien

Je me pose des questions, que je n’ose lui poser. Quels seront ses critères de sélection ? Ne verra-t-il en elle qu’une femme destinée à le servir, ou espère-t-il en tomber amoureux ? Sera-t-il prévenant, lors de la nuit de noces ? J’essaie d’imaginer aussi, quelles peuvent être les espoirs, les craintes, de cette jeune femme du village, qui ne sait pas encore que bientôt, elle viendra vivre à Bombay, loin de tous ceux qu’elle aime et connait, mais qui sait, a toujours su, que son destin était d’épouser un homme, de le nourrir, de laver ses vêtements, de tenir sa maison, de lui faire des enfants. A-t-elle des aspirations romantiques ? Espère-t-elle surtout à un « bon » mari, qui ne la battra pas, qui ne boira pas, qui gagnera de quoi assurer sa sécurité et sa survie ?

C’est cette communauté de destin qui relient les femmes indiennes, qu’elles soient obscènement riches et fêtent leur 25ème anniversaire de mariage au champ de courses, ou que leur vie modeste ne leur laisse d’autre horizon que celui de survivre à un autre jour. Ce mariage, incontournable et souhaitable. Il n’y a pas très longtemps sur Facebook, un jeune indien, sans doute pressé par sa famille de rencontrer telle ou telle jeune fille, écrivait sur son mur: toute notre vie, nos parents nous répètent de ne pas parler aux inconnus, et soudainement, ils veulent qu’on couche avec une !

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

9 Réponses à “Ce mariage qui arrange bien”

  1. MHPA
    23 février 2012 à 15:51 #

    Merveilleusement écrit et raconté, Hélène.
    Très chouette passage ou tu t’imagines en Joconde, que j’imagine en collant fluo/années 80 pour aller pédaler sur un vélo d’appartement, ça doit être quelque chose, comme ça, à voir.
    J’aime vraiment ta description « de l’intérieur » de la vie des Indiens.
    Dit, il abuse pas un peu avec ses 25 jours, lui ? En France on le traiterait d’assisté.

  2. Mendhak
    23 février 2012 à 21:42 #

    Quelle joie d’avoir la suite de l’histoire racontée la semaine dernière. J’attends le dénouement avec impatience maintenant… Ton article est vraiment remarquablement écrit. Bravo !

  3. 25 février 2012 à 17:06 #

    @MHPA: qui t’a dit, pour le collant ?? Oui, 25 jours, mais imagine que ce soit pour trouver la femme avec qui tu vas passer le reste de ta vie ….
    @Mendhak, merci, pas de nouvelles info pour le moment!

  4. patricia
    1 mars 2012 à 19:33 #

    et finalement on sait pouqruoi saif a pété la gueule du type au wasabi ? parce qu’il y a des sujets vraiment importants dans la vie. et d’ailleurs, en parlait de saif, il ne devait pas se marier bientôt avec sa morue ?

  5. 1 mars 2012 à 19:41 #

    @patricia: bon sa morue c’est la cousine au 1er degré du mari de ma voisine (qui me dit d’ailleurs qu’elle a un caractère pas facile). Mariage toujours en rumeur, mais ne se réalise pas ….
    Alors, Saif dinait donc avec sa belle et quelques amis et ils faisaient du bruit. Un voisin leur aurait demandé de « keep it down ». Saif n’a pas apprécié et lui a pété le nez…..

  6. patricia
    1 mars 2012 à 20:12 #

    mais enfin, c’était qui se type pour lui dire de se taire ? dans le ranking mondial du demi dieu indien y’a que Big B ou SRK qui on lui droit de le faire des remarques. t’es pas d’accord ?

  7. 1 mars 2012 à 20:32 #

    @Patricia: c’est est presque émouvant d’ailleurs, tant de naiveté de la part du quidam. Il parait qu’il avait d’abord demandé à plusieurs reprises au serveur d’intervenir :-) et le staff du taj n’a rien dit évidemment!!!!
    Apparament ce n’est pas la première fois que Saif casse la figure de ceux qui le contrarient

  8. Marie
    23 mars 2012 à 15:31 #

    J aime beaucoup votre article, il est très fin, très bien écrit, Mais plus rien pour le mois de mars ?! Mille bravos en tout cas !

  9. 23 mars 2012 à 16:07 #

    @Marie, merci! C’est vrai j’ai été absente du blog ces quinze derniers jours, mais je reviens la semaine prochaine, promis!

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