Ils jouirent, et les fondations de la société en furent ébranlés

Ils jouirent, et les fondations de la société en furent ébranlés dans Je l'ai lu dans le journal! Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010_-_P1390492-225x300

Benoite Groult, auteur de "Ainsi Soit-Elle"

J’ai toujours pensé que la sexualité était une affaire privée. La votre. La mienne. Celle de ceux qui n’en ont (peut-être) pas, par choix religieux, par incapacité physique, comme le manchot/cul-de-jatte d’Haji Ali – qui doit entièrement dépendre du bon vouloir des autres. Même la sexualité de ceux qui en ont trop, trop souvent, avec trop de monde à la fois, même si ça ruine leur carrière politique.

La sexualité est une affaire privée, sur laquelle il n’y a pas de jugement à porter, et c’est pour cette raison que toute petite déjà, bien que pleine d’enthousiasme pour les récitations de neuvaines et les confess’ – qui se déroulaient, pour les volontaires, pendant le cours de maths du samedi matin et dieu oui j’étais volontaire, je me suis toujours méfiée des religions. D’abord, historiquement, il me semblait que les hommes, arc-boutés sur leurs convictions, avaient tendance à vouloir répandre leur foi à coup de poings, de pierres, de bâtons, de haches, d’épées, de mousquets, de canons, de bombes. Et puis, il y avait cette histoire de vierge Marie qui me chiffonnait. Si je voulais bien admettre l’immaculée conception (c’est arrivé aussi à la mère de Sathya Sai Baba), je ne voyais pas pourquoi elle impliquait de priver Joseph et Marie de la vie sexuelle heureuse et épanouie qu’ils méritaient sûrement, pour avoir élevé le fils de Dieu. D’ailleurs, j’avais fait part de cette opinion à Mère Marie-Claudine à l’école Jeanne d’Arc à Arras, et ça m’avait valu un mercredi après-midi toute seule dans la grande salle de permanence, à recopier des passages de l’Évangile.

Je me demandais pourquoi on nous parlait de la vierge Marie, mais jamais du vierge Jésus. Pourquoi on faisant tant de cas de l’hymen des jeunes filles, mais qu’on parlait beaucoup moins des jeunes puceaux, si ce n’est pour railler avec tendresse cet état transitoire. C’était à peu près l’époque où je découvrais Benoite Groult (j’avais des lectures précoces), l’excision, et dans ma chambre au papier peint rose à petites fleurs, assise en tailleur sur mon lit en fer forgé dont ma grand-mère avait crocheté le couvre-lit, je m’interrogeais sur cette volonté de mettre le couvercle sur la sexualité des femmes, j’émettais l’hypothèse que si on faisant tant de cas d’Eve, c’est qu’elle faisait peur. Que nous étions puissantes car nous avions la maîtrise de la procréation et que c’est pour cette raison que les sociétés, les religions, tenaient tant à nous contrôler.

Bien longtemps après, j’ai emménagé en Inde. En Inde, on en a déjà parlé, la censure fait rage. Elle concerne les sujets religieux et moraux. Petite liste de films vus récemment qui ont été interdits aux moins de 18 ans en Inde: J. Edgar. Raison ? Je ne fais pas partie du bureau des censeurs, je ne peux que supputer qu’il s’agit d’un film pernicieux puisqu’il suggère que J Edgar Hoover aurait été un homosexuel refoulé. My week with Marilyn. Je ne sais pas ce que vous verrez en France, mais au cinéma PVR à Bombay, nous avons vu un dos. Ah oui, et puis la suggestion de la nudité, puisque par deux fois le héros se trouve face à Marilyn nue. Enfin, on le suppose à sa tête à lui, celle d’un gamin qui vient de tomber un peu sonné dans la cuve de la machine à barbapapa, parce que nous n’avons rien vu. J’en conclus que le personnage de Marilyn à lui seul est suffisamment sulfureux pour justifier ce « A rating ». Et puis aussi, « the descendants« . Mmmm, plusieurs motifs possibles … Georges Clooney apprend que sa femme avait un amant. Que sa fille a sûrement une vie sexuelle. En plus, elle parle mal.

Selon le bureau des censeurs, il faut donc préserver la jeunesse, et attendre qu’elle ait 18 ans pour lui révéler: que l’homosexualité existe, qu’il y a des cas d’infidélité, que des jeunes filles sautent le pas avant le mariage, et qu’en plus, il y a des jeunes qui parlent mal. Ah, et qui boivent aussi. Le jeune indien risque de subir un rude choc le jour de sa majorité, lorsqu’il sera à même, sur grand écran, de découvrir toutes les turpitudes morales souillant ce bas monde.

18019-shahrukh-khan-300x187 censure dans Je l'ai lu dans le journal!

Shahrukh Khan aurait publiquement admis son homosexualité en 2010

En Inde aussi, l’homosexualité est mal acceptée. Il a fallu attendre 2009 pour qu’elle soit dépénalisée. Jusque là, les relations sexuelles entre personnes du même sexe étaient passibles de 10 ans de prison. En 2005, au gré de rencontres et d’amitiés, j’étais présentée à plusieurs membres très visibles de ce qu’on appelle « le gay Bombay ». Je m’étonnais auprès de l’un d’entre eux de la liberté avec laquelle il semblait mener sa vie, alors que l’homosexualité était encore un délit. Il me répondait que sa chance était d’être d’un milieu huppé, d’être célèbre, d’avoir une famille qui l’avait accepté pour ce qu’il était, mais qu’il pensait que c’était loin d’être aussi facile pour les autres. Il me disait aussi, en riant sous cape, que l’homosexualité était rampante à Bombay, ville où l’immigration provoque un afflux de population masculine et jeune. Plus que d’homosexualité, il s’agissait « de se rendre service », et de bisexualité. Cette bisexualité revient souvent. Je ne sais pas si elle est réelle – de jeunes hommes hétérosexuels à la base pratiquent une homosexualité d’ »opportunisme », comme le suggérait mon ami, ou bien s’il s’agit d’une bisexualité de convenance, face à l’énorme pression familiale et sociale qui veut que tout homme Indien se marie et procrée. (cet article du blog leitmotiv apporte un éclairage assez intéressant sur la notion de bisexualité chez les homosexuels indiens). Ashok Row Kavi, le fondateur du premier magazine gay et lesbien Bombay Dost, estime quant à lui que 80% des hommes homosexuels indiens sont en fait mariés à des femmes et ont fondé une famille. La lecture des forums ici ou  expose leurs difficultés à gérer ce type de mariage.

D’après The Guardian, la cellule de lutte contre le mariage forcé en Grande-Bretagne reçoit de plus en plus d’appel de jeunes NRI (non-resident Indians) harcelés, voir menacés par leurs familles qui, soupçonnant leur homosexualité, veulent les forcer à accepter un mariage arrangé.

Les gay prides se répandent en Inde - image faceplus.blogspot.com

La première Gay Pride eut lieu à Calcutta en 1999 - photo faceplus.blogspot.com

Aussi, la nouvelle de la dépénalisation de l’homosexualité en juillet 2009 est-elle apparu comme une excellente nouvelle. Elle fut le résultat de la pression conjointe des instances internationales comme les Nations-Unies et des associations militantes au sein du pays, mais elle ne traduit pas nécessairement une évolution des mentalités. Les gays sont toujours soupçonnés de répandre les maladies. Il y a quelques semaines, en première page de mon journal, un médecin exposait que le papillomavirus, en cause dans les cancers de l’utérus, pouvait aussi provoquer des cancers de la cavité buccale et que les homosexuels étaient plus vulnérables que les femmes à cette transmission (je crois comprendre que ma flore buccale me protège si je pratique une fellation, mais que celle du gay est moins performante et qu’il paiera cet acte contre-nature dans une dizaine d’année, par un horrible cancer de la langue). Même le gouvernement peine à afficher une position claire sur le sujet, de peur d’offenser l’électorat traditionnel indien. Dans la controverse du moment, le ministre de l’Intérieur aurait tenté de faire appel contre la dépénalisation, soumettant à la court de justice que l’opposition de la société au sex gay est suffisament forte pour justifier sa criminalisation. L’homosexualité est un crime car elle est contre-nature. Le gouvernement a depuis fait marche arrière face au tollé de protestations qui s’en est suivi. Mais ce qui m’a donné particulièrement envie de réagir ce matin, et qui m’a incité à écrire ce billet, c’est l’article de Firdous Syed sur le sujet, Le bien collectif avant la liberté individuelle. Que nous apprend cet article ? Que si la court n’exprime pas clairement que dépénaliser ne signifie pas légitimer, elle va provoquer une érosion supplémentaire de la structure familiale.  Que décriminaliser risque d’apporter une sanction sociale à une attitude stérile et anormale (l’homosexualité).  Que la gratification individuelle n’a pas de valeur face au bien collectif.  Que la survie de l’espèce humaine dépend uniquement de l’institution du mariage. Que les individus qui recherchent la gratification sexuelle sans la responsabilité de la reproduction ne ont pas seulement coupables de luxure, qu’ils sont aussi hautement individualistes.

Un individualisme dont ne peut vouloir la société lorsqu’il s’agit de préserver son équilibre. Firdous Syed confirme ce que j’ai toujours pensé. Contrôler la sexualité des hommes et des femmes, au travers des lois ou de la religion, c’est contrôler la société.

Il n’y a pas que les homosexuels qui ont tout à y perdre. Les femmes indiennes aussi y perdent leur liberté de destin.

 

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

6 Réponses à “Ils jouirent, et les fondations de la société en furent ébranlés”

  1. aldo sperber
    3 mars 2012 à 14:22 #

    Bonjour

    J’ai découvert vote blog ce matin en faisant des recherches sur Bombay, merci beaucoup c’est une belle et riche vision des choses qui m’a donné envie de vous écrire.
    Je suis photographe ( vivant à Paris ) et retourne pour 13 jours en Inde samedi prochain, un coup de tête en voyant un billet d’avion offert à un prix qui ne se refuse pas ;-)
    Il me reste quelques jours pour préparer un ou plusieurs sujets à faire à Bombay.
    Voici deux liens vers des séries faites à Auroville et Pondichéry l’année dernière :
    http://pro.picturetank.com/___/slideshow/?id=ba19ec7992a03665aaafa5496cfcd95b&lang=fr&personnel=a
    http://pro.picturetank.com/___/slideshow/?id=1643b2e25a5c09a1574ffe55db9648e4&lang=fr&personnel=a
    Est ce que cela pourrait vous intéresser d’avoir un photographe à vos côtés pour couvrir un thème ou une série de portraits qui vous tient à coeur ? je serai à Bombay du 10 au 23 mars
    J’espère que ma proposition trouvera un écho positif, quoiqu’il en soit merci beaucoup pour cette jolie balade à Bombay.
    Bien à vous

    Aldo Sperber

  2. Valerie
    7 mars 2012 à 1:51 #

    Bonjour de Zurich!

    Billet passionant, tout comme le precedent. Ils correspondent exactement aux deux dernieres nouvelles que j’ai ecrites (!!) sur l’homophobie dans le football professionnel et le mariage force en Inde – c’est ainsi que j’avais atterri ici en janvier.

    Toujours contente de te lire :-)

  3. Annierita
    23 mai 2012 à 10:26 #

    Je dois avouer, hélas, hélas, que je ne suis pas venue depuis un certain temps sur tes colonnes, mais que se passe-t-il ? Bombay Magic est en pause depuis février ? Bonne journée pour l’instant Hélène et peut être à bientôt pour des nouvelles.

  4. Amarine
    30 juillet 2012 à 16:17 #

    Le blog est-il arrêté ?
    C’est triste :(

  5. Bombay Magic
    31 juillet 2012 à 11:59 #

    Bonjour amarine et merci de ton passage. On dira plutot que le blog est en suspend. Pas mal d’operations ( je suis tjs tres copine avec dieu!), et la un long sejour en France… Mais je compte reprendre d’ici a l’automne. Tu peux t’inscrire sur ma page Facebook, j’y mettrai les updates des qu’il y en aura !

  6. Patricia
    24 août 2012 à 19:20 #

    Bon rétablissement et vivement l’automne alors ! :-)

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