Sacré Poivron!

C’est une nouvelle perturbante en ces jours de festival dédiés à Ganesh, lorsque tout un chacun se gorge de Puja, bénédictions, s’enivre du rythme des tambours, toussote dans la fumée des pétards et autres feux d’artifice claqués presque sous vos pieds, imprudent étranger.

Le Tilak peut provoquer des conjonctivites. Le Tilak, c’est cette grande marque, rouge le plus souvent, que portent les dévots indiens sur le front, entre les sourcils, et à ne pas confondre avec le bindi, le cercle rouge, lui aussi, qui désigne la femme mariée. Les premiers temps, je m’étonnais de cette marque à l’apparence sauvage, qui me faisait croire que mon interlocuteur avait saigné du nez avant de s’essuyer le front par inadvertance. On m’a depuis expliqué qu’il s’agissait d’un troisième oeil et qu’il garantissait le fait que vous vaqueriez à vos occupations de la journée le chakra spirituel bien ouvert.

Au JJ hospital, les médecins voient une recrudescence de patients affectés par cette conjonctivite religieuse. Et adjoignent les fidèles de faire preuve de modération dans l’application. Pas de Tilak à la base du nez!  Cette nouvelle me laisse cependant songeuse quant au devenir des rituels hindus, entre prise de conscience écologique et médicale. On savait déjà qu’à Holi, les peintures dont s’aspergent joyeusement les enfants, et les plus grands, pouvaient causer des dommages irréversibles quand elles entraient dans les yeux. On savait aussi qu’à Diwali, les feux d’artifice étaient source de nombreux accidents, mais surtout d’une augmentation des crises d’asthme, tant l’air est saturé de restes de poudre. On sait aussi désormais que les dizaines, et même centaines de milliers de Ganeshs immergés rien qu’à Bombay polluent les eaux de la mer et des rivières, ce qui explique la tendance nouvelle à « l’éco-Ganesh » en argile dissoluble dans l’eau comme le cachet d’aspirine que vous ferez sans nul doute fondre dans votre verre au lendemain d’une folle nuit de procession. Mais le Tilak ?

Tout fout le camp.

Enfin, hier soir, c’était Ganapati Bappa Morya. D’après la municipalité de Bombay, qui traque avec plus de précision le  nombre d’idoles que de nids-de-poule sur les routes, 16,263 idoles de 5 jours se sont baladés à travers tout Bombay avant de terminer la tête sous l’eau. 14,352 sont passées sous mes fenêtres. Sérieusement. Et je peux vous l’affirmer aujourd’hui, après une étude de terrain faite depuis mon salon, dont les fenêtres au 18ème étage offrent une vue imprenable sur l’axe principale des processions convergeants vers la plage de Chowpatty: il n’existe aucune corrélation entre la taille de Ganesh et le niveau sonore du cortège. Au contraire, ce sont les fidèles des idoles les plus petites qui gesticulents parfois avec le plus d’ardeur – toute ressemblance avec des faits réels de la politique française est purement fortuite. A 23h57, je me demandais si ça serait faire insulte à mon pays d’accueil que d’appeler la police pour savoir pourquoi les niveaux maximums de décibels autorisés pour les hauts-parleurs n’étaient pas respectés. Et puis, alors que j’étais à deux doigts de commettre l’impair culturel, le tout s’est arrêté brutalement. Je n’ai pas su exactement si la procession s’était engloutie dans un nid-de poule géant, ou si le DJ avait du partir d’urgence à l’hôpital, à cause du tilak et de la conjonctivite. Ou s’il s’était pris un coup de lathi de la part d’un policier qui n’arrivait pas à se faire entendre.

Sacré Poivron! dans Potin, potin, quand tu nous tiens! yellow-pepper-1024x678

Ce matin, tandis que je savoure le calme retrouvé en prenant une tasse de thé – et que les pigeons, chassés hier par le niveau sonore, ont retrouvé le chemin de mes appuis-fenêtres et tremblotent  du poitrail en observant les grandes manœuvres des taxis noirs et jaunes en contrebas, j’apprends en lisant mon journal que Shanay Kothari, habitant de Santa Cruz, est extatique: il a acheté 3 poivrons jaunes au marché, et quand il les a ouverts, il a trouvé à l’intérieur 3 idoles de Ganesh. Si si, parole de poivrot. Heu, de poivron!

Bombay Magic caresse le projet, et même l’empoigne et le secoue, de transformer ses 6 années d’aventure – déjà – en livre. Si vous aimez ce projet, merci de me soutenir en « likant » ma page Facebook. Vous pouvez aussi me retrouver sur Twitter pour des petites nouvelles insolites.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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2 Réponses à “Sacré Poivron!”

  1. Dalou
    24 septembre 2012 à 22:36 #

    Houlà!! iil ya eu du changement sur ton blog Hélène :)
    En tout cas je suis heureux de te relire

    • 26 septembre 2012 à 18:14 #

      bonjour Dalou, quel plaisir de retrouver mes anciens lecteurs ! Tu ne voyages plus en Inde ? Oui je fais des essais, c’est en travaux on dira

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