Une virginité tant désirée

L’autre produit qui fait ici controverse, c’est « 18 again ». Lancé en grande pompe en août dernier par la société pharmaceutique indienne Ultratech, « 18 again » promet de rajeunir et resserrer le vagin de la ménagère. Les médias anglo-saxons se sont emparés de l’information, l’ont relayée, et peut-être avez-vous déjà vu ce clip publicitaire pour le moins étonnant:

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Petit décodage pour ceux qui ne connaissent pas le sub-continent indien, nous sommes ici dans la classe moyenne traditionnelle. L’épouse porte le sari (les femmes qui travaillent dans les bureaux privilégieront plutôt le Salwar Kameez, un ensemble tunique pantalon serré. Si elles appartiennent à un milieu huppé, elles auront une apparence plus occidentalisée). Notre épouse empressée est ronde juste ce qu’il faut pour suggérer l’existence de grossesses passées – ce que semble confirmer la présence de l’écolier en uniforme, bien trop grand pour son tricycle. Elle trottine vers son mari dont la chemise blanche parfaitement repassée indique un départ au bureau imminent, pour lui remettre sa « tiffin », c’est-à-dire le déjeuner qu’elle lui aura amoureusement préparé.

Mais aujourd’hui, fi de la routine, celle de la femme cloîtrée dans son univers domestique tandis que son mari affronte le monde extérieur, ils se débarrassent tous deux de leurs symboles statutaires – la tiffin et l’attaché-case, et se retrouvent pour une salsa endiablée où la femme mène la danse. « I feel like a virgin » nous renseigne la bande son, « Yes, you do », confirme-t-il,   »Yes I do », lui répond-elle, et leur première fois ne devait pas ressemblait à la mienne, à en croire leurs airs ravis.

Cerise sur le gâteau, la belle-mère, qui semblait au bord de l’outrage face à la conduite effrontée de sa belle-fille, se rend sur internet pour commander – on le suppose – ce gel miracle, sous l’oeil lubrique et réjoui de son époux.

Certains commentateurs occidentaux ont paru penser que le slogan « I feel like a virgin », s’adressait en fait aux hommes, principaux bénéficiaires de ce vagin resserré. Il joue surtout sur l’image positive dont jouit la virginité en Inde. Le sexe hors mariage, même s’il est en augmentation, est toujours loin d’être la norme. La dernière étude disponible en 2009 indiquait que dans les campagnes, seuls 21% des hommes, contre 4 % des femmes reconnaissaient avoir eu des relations sexuelles avant le mariage. Dans les villes, ces chiffres étaient de 11% et 2% respectivement.

J’ai été surprise, au début, par la disparité des chiffres entre la campagne et la ville. J’aurais naïvement imaginé que les jeunes urbains étaient plus libérés dans leurs pratiques. Dans la réalité, les opportunités à la campagne sont plus nombreuses – plus d’espaces, et c’est amusant de noter que les temples, qu’on imagine disséminés voir abandonnés dans la campagne, sont listés parmi les lieux de « rencontre ». Egalement l’absence d’éducation sexuelle, plus forte à la campagne, rend paradoxalement plus probable un passage à l’acte: les jeunes filles ignorent ce qu’elles risquent (d’après une étude menée par le gouvernement du Maharashtra, pour 40% de la population, on peut pas tomber enceinte au premier rapport sexuel).

Quant à la disparité des chiffres entre les hommes et les femmes, le stigma envers le sexe pré-marital n’encourage pas les femmes à avouer leur « faute » (« j’ai des amies qui n’ont jamais dit à leur mari qu’ils n’était pas le premier, et comme eux ne se sont rendus compte de rien… », me dit un jour Rohina…). Mais il semblerait aussi que pour les hommes, la première fois soit souvent avec des femmes déjà mariées, particulièrement dans le Nord de l’Inde. Et même, à en croire une étude de Princeton, avec des jeunes femmes de leurs propres familles (belles-soeurs).

Et pourquoi « 18 again » ? « 15 ans paraissait un peu trop jeune », nous informe benoîtement un des responsables d’Ultratech. « 22 ans, déjà trop âgé. » Et puis, en Inde, on perd sa virginité à 19 ans et 3 mois (en 2009).  18 ans, c’était parfait.

Alors que les féministes indiennes se scandalisaient de l’arrivée de ce nouveau produit sur le marché,  les responsables d’Unitech prétendaient au contraire vouloir promouvoir la femme (le fameux « women empowerment » anglo-saxon qui n’a pas son équivalent exact dans la langue française, si vous avez des suggestions, faites m’en part!) . Leur campagne « hashtag » sur Twitter s’intitulait même #WomenOnTop et ils y avaient associé des figures féminines indiennes considérées comme progressistes, telle l’actrice et mannequin Celina Jetlay qui s’est distinguée par ses déclarations en faveur de la communauté homosexuelle.

Une virginité tant désirée dans Je l'ai lu dans le journal! Celina-Jaitley

On peut reconnaître à Unitech le mérite de parler de sujets qui ne s’abordent d’ordinaire pas en Inde – d’ailleurs, hormis les féministes, les autres opposants à la publicité de « 18 again » lui reprochaient son côté « vulgaire » et « osé » inadapté au contexte culturel indien – le fameux contexte culturel qui justifie que les partisans du Shiv Sena harcèlent les jeunes couples dans les parcs ou sur les promenades de front de mer. Aborder, avec son gynécologue, la question de l’elasticité du vagin après un troisième accouchement, surprend (croyez-moi, je l’ai fait, et il m’a répondu, en me palpant le ventre par dessus un drap blanc, tandis que deux infirmières montaient la garde dans la salle de consultation pour préserver ma pudeur et/ou ma vertu: « n’ayez pas d’inquiétude, tout va très bien »). Vous ne vous verrez pas proposer, en Inde, de séances de rééducation du périnée, pourtant salutaires. J’en profite pour saluer la France pour ces deux grandes avancées en faveur de la femme: la maternelle à plein temps dès 3 ans et les séances de rééducation du périnée remboursées par la sécurité sociale.

Vous pouvez donc désormais acheter « 18 again », mais à 2430 roupies le pot (35 auros), je ne saurais trop recommander les exercices Kegel.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Une virginité tant désirée”

  1. lucia mel
    28 septembre 2012 à 21:45 #

    j’ai adoré l’image finale ;) ) et je trouve très… réjouissant ce couple qui affiche sans gêne sa recherche de plaisir. Heureuse d’avoir découvert ton blog, et ton univers.

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