Le veuvage, cette infamie

Aujourd’hui, j’ai reçu le texto suivant: « Chaque jour le soleil se lève pour nous annoncer que la lumière vaincra toujours l’obscurité. Suivons l’ordre naturel et célébrons la victoire du bien contre le mal ».

Ce message sibyllin provenait d’un certain Kalyana et sur le coup, j’avoue, j’ai eu un trou. Et puis ça m’est revenu. Mais c’est bien sûr, Kalyana, c’est mon ancien prof de kick-boxing, celui qui me promettait de me faire perdre 6000 calories par heure tout en m’informant que je ne pourrai jamais espérer avoir des cuisses de grenouille, celui dont le père, champion d’haltérophilie, se nourrissait de 25 blancs d’oeuf par jour.

Kalyana, par ce message, espérait-il me ramener au nombre de ses souffre-douleurs clientes ? Voulait-il m’encourager à développer mes techniques de combat ?

Puis j’ai réalisé que Kalyana souhait, tout simplement, me souhaiter un joyeux Dussehra. Dussehra, pour ceux d’entre vous qui se seraient égarés dans le blog sans être licenciés es civilisation indienne, c’est une des innombrables occasions où vous pouvez vous débarrasser de vos vieilles idoles en les jetant à l’eau. Mieux que les encombrants, les processions!

 

Le veuvage, cette infamie dusshera-2

Bien évidemment, c’est mon âme de mécréante qui s’exprime ici, car pour les dévotes Bengali, Dusshera et l’adieu à la déesse Durga, c’est du sérieux. Avant l’immersion, les femmes mariées appliquent sur le front de leur déesse le sindoor, le trait de poudre rouge qui sépare la chevelure des indiennes hindoues, proclamant aux yeux du monde leur statut de femmes mariée, puis elles en tartinent généreusement leurs compagnes. Suivre scrupuleusement ce rituel est, pour les hindoues, la garantie de n’être jamais veuves. « No widowhood ever touches any woman who follows that ritual », assurent les prêtres et les croyants.

sindoor-khela-of-bengal Dussehra

 

N’être jamais veuves ? Sans souhaiter le trépas de son conjoint, dans un pays où l’espérance de vie des femmes est de 66 ans (chiffres 2009) et celles des hommes de 63 ans, ne jamais être veuve, n’est-ce pas mourir encore plus jeune ? Marrant comme dans la religion hindoue, on souhaite toujours à la femme santé et prospérité pour son époux, comme si sa seule raison d’être était de perpétuer la société des hommes.

Il est vrai que si le suicide rituel des veuves est de plus en plus rare et ne se produit plus que dans certaines régions reculées, le stigma portant sur les veuves perdurent. Une amie, issue d’une famille Brahmane traditionnelle du sud de l’Inde me racontait combien elle avait été choquée, au décès de son père, par la cérémonie au cours de laquelle on avait brisé les bangles de sa mère.  Ca avait été, pour elle, d’une grande violence psychologique. Et dans certaines campagnes, les veuves sont encore victimes de discriminations. Elles ne sont plus invitées aux mariages car on pense qu’elles portent malheur. Elles sont tenues à l’écart des activités religieuses, et premières clientes de la journée dans un magasin, elles peuvent être refusées.

Dans la vidéo qui suit, un conducteur de bus explique qu’il est important que le premier passager de la journée soit un homme. Ca ne pourrait pas être une veuve, car elle ferait alors chuter le chiffre d’affaire. Si aucun passager de sexe masculin ne se trouve à l’arrêt, un des employés descendra et montera lui-même dans le bus. Alors seulement, la veuve pourra monter à son tour.

Et si c’est un veuf ?

Un veuf, ce n’est pas un problème. Une veuve, si.

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 J’ai rencontré, tout au fil de la semaine, des amies vêtues de leurs plus beaux saris. Elles m’expliquaient qu’elles se rendaient à des pujas en l’honneur de la déesse Durga. Elles étaient joyeuses, elles allaient, sans doute, se souhaiter de n’être jamais veuves. Elles sont pittoresques, toutes ces Durgas qui défilent en ce moment même dans ma rue, leurs 8 ou 10 bras rayonnant autour de leurs têtes ornées de lourds diadèmes. Des jeunes gens les précèdent en courant, faisant claquer pétard et feux d’artifice sur leur passage. Naïvement, j’avais cru voir, dans une telle ferveur  envers une déesse féminine, un signe positif pour la femme en Inde.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

2 Réponses à “Le veuvage, cette infamie”

  1. Patricia
    24 octobre 2012 à 18:27 #

    Les mentalités évoluent petit à petit, mais cela prend du temps…
    En quoi sont faites toutes ces statues qui finissent au fond de l’eau ? En papier mâché ? Sinon, ça doit être un sacré musée sous-marin ;-)

  2. 24 octobre 2012 à 18:40 #

    @Patricia: en platre! mais en ce moment, à Bombay du moins il y a une sensibilisation qui est faite pour encourager l’usage d’idoles « écologiques », c’est à dire en argile. Elles sont très minoritaires pour l’insant mais il y a des campagnes ….

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