Bombay ferme plus vite que Microsoft Windows

Cette phrase n’est pas de moi, elle tourne sur Twitter depuis que Bombay, en moins de 2 heures chrono, a renvoyé dans leurs pénates ses 18 millions d’habitants.

Deux heures, c’est le temps qu’il aura fallu pour vider les rues, et beaucoup moins pour fermer les centres commerciaux, abaisser les grilles des magasins, renvoyer chez elles, après un rinçage rapide, les clientes qui avaient commencé leur couleur chez le coiffeur. Évacuer des salles de cinéma les spectateurs du dernier James Bond dont la projection venait d’être interrompue brutalement. Et tant pis pour vous si vous comptiez vous arrêter chez l’épicier sur la route du retour de l’aéroport pour remplir vos placards vides. Il avait déjà fermé, et son collègue aussi.

Deux heures, c’est diablement efficace, et digne de la gestion d’une catastrophe annoncée. C’est un décès, en fait, qui vient d’être officialisé – les rumeurs bruissaient depuis 3 jours. Bal Thackeray, le fondateur du parti Shiv Sena, défenseur des Marathi Manoos (les « fils du sol » maharashtrien), le champion de la culture indienne assimilée à la culture hindoue, Bal Thackeray agitateur et responsable de l’escalade meurtrière qui conduisit à la mort de 900 personnes à Bombay durant les émeutes de 92-93, Bal Thackeray, adulé tel un dieu vivant par les militants de son parti est mort. Il était  4 heures 55 quand un des membres de sa famille sortit sur le perron pour annoncer aux dizaines de milliers de personnes massées autour de sa demeure que oui, c’était fini, et dans les minutes qui suivirent, la circulation s’empoissait dans tout Bombay jusqu’à s’arrêter complètement. Les taxis se garaient sur les bas-côtés, les piétons se hâtaient jusqu’aux arrêts de bus, aux stations de train, le visage tendu et souvent le portable collé à l’oreille. Oui j’ai entendu, oui je me dépêche, oui j’arrive.

Bombay ferme plus vite que Microsoft Windows dans Je l'ai lu dans le journal! bal_thackeray_afp_1_670-1

dawn.com

Ce n’était ni le respect, ni la tristesse qui les animaient, mais surtout la peur. La vraie cicatrice de Bombay n’est pas les attentats de novembre 2008, ces 3 journées où trois hôtels 5 étoiles de Bombay étaient pris en otage par des terroristes pakistanais sous les yeux horrifiés et impuissants du monde entier. Cette cicatrice-là est celle des étrangers, celles des populations ultra-privilégiées de Bombay Sud. Non, le vrai traumatisme du Bombay populaire, ce sont les émeutes de 92-93.

Les journées qui s’étendirent du 6 décembre 92 – jour de la destruction d’une mosquée sur le site d’Ayodhya jusqu’au 19 janvier 1993 -jour de retour à la normal, furent témoin d’une véritable guerre civile entre musulmans et hindous dont les musulmans furent les principales victimes. Mon ancienne propriétaire me racontait comment des troupes d’extrémistes hindous prenaient d’assaut les immeubles, examinant les boîtes aux lettres à la recherche de noms aux consonances musulmanes – depuis cette époque, elle a remplacé les étiquettes nominatives par les numéros des appartements. Une amie m’expliquait comment, jeune accouchée, elle était littéralement terrée chez elle avec son nouveau-né, tandis que dans la rues elle entendait les hurlements des émeutiers.

Depuis ce temps-là, les hindous et les musulmans, qui vivaient côte-à-côte dans les bidonvilles, se sont retranchés dans des quartiers spécifiques. Depuis ce temps-là, Bombay s’affole vite, et à la moindre nouvelle qui pourrait provoquer des « tensions communautaires », Bombay rentre chez elle, rapidement. Les classes privilégiées libèrent leurs chauffeurs. Les bureaux ferment plus tôt pour laisser à leurs salariés le temps  de regagner leur domicile sans encombre, vite, vite. Les commerçants, prudents, ferment leurs échoppes. Les écoles renvoient les enfants en milieu de matinée, enfants qui s’égayent à l’arrêt de bus, heureux de cette liberté inattendue sans en comprendre les enjeux.

Souvent, en dépit des craintes, Bombay reste calme, ses rues désertées, ses enfants parqués parce que ce n’est pas sûr, dehors. Parce que tout le monde sait que ça « pourrait déraper ».

Aujourd’hui, c’est celui qui est responsable de cette insécurité qui meurt enfin, celui qui a incité ses militants à prendre d’assaut les multiplexes qui diffusaient des films « antinationaux » (un film à l’affiche duquel figurait, par exemple, un acteur d’origine pakistanaise), à caillasser la devanture de magasins qui utilisaient encore le vieux nom de « Bombay » au lieu de Mumbai, à investir les hôpitaux qu’ils soupçonnaient d’employer du personnel non-marahastrien … Il n’y a pas de mois, et parfois même de semaine, sans que des militants qui se croient tout permis, et notamment celui d’empêcher les jeunes couples de s’embrasser, ne décident de faire respecter par la force leurs décisions arbitraires, d’imposer leurs valeurs.

Aujourd’hui, c’est leur chef qui succombe, et c’est tout Bombay qui se hâte de rentrer, au cas, peut-être, où on l’accuserait de ne pas porter suffisamment le deuil.

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à partager! Et pour ne rien perdre de l’actualité de Bombay Magic, rejoignez-moi sur Facebook ou suivez-moi sur Twitter 

Mots-clefs :, , ,

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Abonnez-vous à notre lettre d'informations pour recevoir les nouveautés par e-mail.

8 Réponses à “Bombay ferme plus vite que Microsoft Windows”

  1. StefG
    17 novembre 2012 à 22:35 #

    Et il n’a pas été assassiné. T’imagines, sinon ?

    (oui, nouveau site où il m’arrive de temps à autre de batifoler)

  2. 17 novembre 2012 à 22:39 #

    @Stef: encore ;-) Qu’est-ce que t’es volage! Non il est mort de vieillesse. Heureusement, sinon la ville serait à feu et à sang, pour le coup ….

  3. Djoh
    17 novembre 2012 à 23:33 #

    Discussions animées avec ma compagne indienne. Mahrastrienne pure blood, parents et grands parents ont adulé celui qui a su (re)donner une culture forte aux mahrastriens. La protection de la langue, des emplois, et plus que ca la reconnaissance du Maharastra en tant qu’état à part entière.
    Si les paroles du Tigre ont été un classique d’extrême droite, elles ont touché plus qu’elles ne peuvent tucher ailleurs.

    Ce qui m’étonne quand même, ce sont tous ces journaux indiens qui semblent avoir oublié le passé sulfureux de Bal Thakeray et son role dans les attentas de Bombay. Les Unes se suivent et se ressemblent : l’on pleure la mort d’une personne importante. Aucune mention, aucun lien vers tous les morts liés aux positions extrêmes du parti créé par Thakeray.
    Dans mes amis, tout jeune en 1992, certains se souviennent avoir été encouragés à monter sur le toit de la maison pour jeter des pierres aux musulmans. Depuis, leurs meilleurs amis s’appellent Malik et Imran.
    Mais quand bien même – on se dit que sans le Shiv Sena, le Maharastra ne serait pas celui qu’il est maintenant. Et on croise même des musulmans qui pleurent la mort du Tigre.

    Alors que pourtant, ils ont bien de quoi le détester…

  4. 17 novembre 2012 à 23:39 #

    @Djoh: oui c’est comme si son décès lui avait racheté une sainteté, personne ne parle de ses incitations à la haine raciale …. C’est comme pour Modi, finalement… Pui bon, défendre le Maharastra, dans l’esprit c’est bien, dans les méthodes… Les militants du Shiv Sena c’est la dictature de la terreur. Tu te souviens quand ils caillaissaient les boutiques qui n’avaient pas doublé leur nom en Maharathi il y a quelques années ? Et les jets de pierre sur les multiplex quand des films utilisaient le nom de Bombay au lieu de Mumbai ?

  5. doudoune moncler
    18 novembre 2012 à 15:30 #

    Very good.Thank you very much

  6. Frero
    18 novembre 2012 à 17:01 #

    Surprenant, de mémoire, la mort naturelle d’un leader charismatique, même fasciste comme ici, n’a jamais provoqué d’émeute.
    Cette panique prouve peut être qu’une majorité de personne ne le suit pas vraiment, il doit être plus considéré comme le diable qu’autre chose, même si les journaux sont amnésiques.
    Quelque part c’est positif.

  7. Nathalie
    18 novembre 2012 à 20:59 #

    les nombreux groupes de jeunes hommes qui patrouillaient pour verifier que les magasins fermaient effectivement ont largement contribue a ce record (2 heures …!); premiere fois que je les croisais a l’oeuvre dans mon quartier …. j’en ai eu des frissons dans le dos …

  8. Dalou
    15 décembre 2012 à 0:50 #

    2H!!!!!!!!!!!!!!!??? c’est énorme pour une ville comme Bombay ! ca montre comment il pouvait provoquer une grande frayeur à lui tout seul

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg