24 heures de leurs vies (13): Espe, 45 ans, l’ascenseur social en marche

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Elle s’appelle Especiosas, mais tout le monde dit Espe. Je ne sais pas si l’habitude a commencé avec ses premiers patrons français qui avaient, peut-être, du mal à prononcer son prénom en entier. Espe a 45 ans, et deux choses frappent quand on la voit pour la première fois. Elle a des cheveux magnifiques, qui lui tombent jusqu’aux fesses et que souvent elle rassemble en une longue queue de cheval. Elle a des traits classiques, lisses, qui ne trahissent pas son âge et lui confèrent une beauté digne. En toutes occasions, elle est toujours parfaitement habillée. Elle aime la mode, et ses Salwar Kameez, qu’elle fait alterner avec des tenues occidentales pour le bureau, sont colorés, ajustés. Elle dit qu’elle aime coudre ses vêtements, ou courir les soldes avec ses filles, pour trouver dénicher la tenue élégante mais pas trop chère.

Especiosas est de Goa, elle est catholique, comme la plupart des goannais que je rencontre à Bombay et l’église est son autre centre d’intérêt – en dehors de son travail. C’est là que se déroule sa vie sociale, c’est ainsi qu’elle occupe ses week-ends, entre messes, fêtes paroissiales et réunions associatives. Il ne faut pas sous-estimer le ciment social que représente l’église pour les catholiques indiens. Elle structure non seulement leur piété, mais leurs loisirs. Quand on me dit église, j’ai le souvenir de dimanches matins aux sermons interminables, d’agitation mâtinée d’ennui tandis que j’observais subrepticement tout ce qui se passait sur les bancs au lieu d’écouter le prêtre. Visiblement, pour Espe, ça n’est pas du tout comme ça. L’église, c’est aussi un endroit où on papote, où on s’amuse.

Il ne faudrait pas exagérer quand-même. Espe, en dépit de la modernité de ses Salwar Kameez et du soin apporté à son apparence, demeure tout de même un peu austère, elle a des principes, notamment pour l’éducation de ses filles, dont les sorties sont autorisées mais sous contrôle, entre l’université et l’église. Et non, ça ne lui plairait pas, si ses filles tombaient amoureuses d’un hindou, d’un sikh ou pire d’un musulman. Elle n’arrangera pas leurs mariages, mais qu’elles se marient avec un catholique, de préférence goannais, comme elles. Il faudra surveiller quand même un peu, car j’ai vu ses filles quand elles sont venues la chercher, toutes pimpantes dans leurs jean serrés et leurs T-shirts ajustés à l’occidentale: elles sont drôlement jolies.

Ce que j’aime chez Espe, c’est que toute empreinte de traditions qu’elle soit, elle représente l’espoir de la femme indienne. Celle qui s’en sort, celle qui s’affirme et s’épanouit dans sa carrière (même si Espe regrette un peu que sa profession de secrétaire ne lui permette pas d’exprimer tout son potentiel), celle qui est l’égale de son mari. Celle qui veille à ce que ses filles réussissent, qu’elles puissent réaliser leurs ambitions. Si il y a un sujet avec lequel Espe ne plaisante pas, c’est celui de la réussite scolaire de ses filles. Elle les couve aux moments des révisions, d’ailleurs elle pose souvent une semaine de congé, comme beaucoup de mères de familles indiennes, pour s’assurer qu’elles mangent bien, qu’elles dorment bien et qu’elles ne passent pas tout leur temps sur Facebook! Et ça paye, l’une poursuit ses études de psychologie, l’autre est en première année de médecine.

Oui, les filles d’Espe appartiendront à la classe moyenne supérieure. Elles auront une profession plus gratifiante, mieux rémunérée. Espe espère bien qu’elles auront un mari qui partagera les taches ménagères, car déjà, à la maison, son mari donne l’exemple.

Espe est issue d’un milieu modeste. Elle a mieux réussi que ses parents, ses filles réussiront mieux qu’elle. Espe, c’est l’ascenseur social. Il est en panne chez nous, mais en Inde, pour les femmes urbaines, il vient tout juste de démarrer.

Pour lire l’interview de Espe, il faut cliquer ici.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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