On parle encore, en Inde, du viol de Delhi qui a défrayé la chronique mondiale. Une amie originaire de là-bas me disait que dans la capitale, les femmes sont vraiment en colère et qu’elles veulent une punition « rapide et impitoyable ». Qu’il suffirait que le gouvernement cesse ses atermoiements et qu’on fasse un exemple de trois ou quatre de ces hommes, et que ça suffirait, ça découragerait les autres. Je lui ai dit que je n’étais pas si optimiste, et que les pays où la peine de mort existait étaient souvent les pays où les sociétés étaient les plus violentes. Il y a eu un blanc, au téléphone, et puis elle m’a dit qu’elle espérait vraiment que je vienne chez elle demain, elle avait réuni un groupe de copines pour un samedi après-midi karaoké.
Le viol de Delhi, qui a frappé les esprits par sa violence extrême, qui a mené à la mort de sa victime. Elle a un nom, d’ailleurs, elle s’appelle Jyoti Singh Pandey. S’appelait. Alors bien sûr, on en a beaucoup parlé, entre femmes, femmes indiennes, femmes françaises. On ne peut pas comparer. Un truc aussi horrible, aussi barbare, ça ne nous est jamais arrivé. D’ailleurs, on est encore là. Ça arrive aux autres, pas à nous, qui sommes des privilégiées de l’intégrité physique. On n’a pas à se plaindre. On n’a pas le droit de se plaindre.
Personnellement, je n’ai jamais été violée. Enfin, je me souviens d’une fois où je n’avais vraiment pas envie, et je me suis forcée, et j’avais un peu envie de pleurer, pendant. Mais je n’ai jamais été violée. Attouchée, effleurée, insultée, ça oui. Mais je ne me suis jamais sentie victime, ça m’a mise dans des colères d’autant plus violentes qu’elles étaient rentrées, à chaque fois, et qu’elles menaient à plus d’insultes ou de rires quand elles sortaient, mais à chaque fois j’ai rangé l’incident dans les pertes et oublis.
Je me souviens que ça a commencé en 4ème. Il y avait ces deux garçons – je me souviens très bien de leurs visages – qui grattaient l’entrejambe des filles, par-dessus leur jean, quand elles devaient passer devant eux pour sortir de classe. Qui leur klaxonnait les seins. Les professeurs n’ont jamais rien vu – ou rien dit. Je me souviens qu’on se dépêchait de sortir, qu’on disait que celle qui traînait dans la salle de classe c’est parce qu’elle avait envie. Qu’on la touche. Je me souviens qu’on disait dans la cour de récré qu’il ne valait mieux pas retourner dans sa classe pour chercher la trousse, le cahier de texte oublié. Il y avait ces deux garçons qui tenaient le terrain.
Ensuite j’ai commencé à aller en boîte, et il y avait parfois, pas chaque fois, ces mains aux fesses. Toujours déplaisant, et toujours je me suis retournée – une fois pour gifler, mais je me suis trompée de cible, ou pour dire « faut pas te gêner ». Mais si on était en boîte, c’est qu’on était là un peu pour ça, non ? Non en fait, mais on prenait ça comme les inconvénients obligés, les effets secondaires de la notice de médicament, les dégâts collatéraux des interventions militaires en Irak.
Dans mon quartier – je partageais, avec mon frère, un appartement dans un quartier populaire de Lille, il y avait toujours un groupe de jeunes assis à même le trottoir qui insultait les passantes : « salope, grosse pute ». J’avais appris à les ignorer, la tête haute. Parce que ma mère m’a toujours dit que c’est la meilleure politique. Je laissais leurs voix se mêler, se confondre avec le bruit des klaxons, celui d’un marteau-piqueur. Elles ressortaient quand même un peu.
La culmination de ma « carrière » d’attouchée et d’insultée, c’était un jour de juin, j’avais 18 ans, je portais une jupe bleu marine à mi- mollet et un polo blanc, j’étais métro Porte Dauphine, dans un couloir. Un type m’a suivie, et il m’a éjaculé dessus. Je n’ai pas bien compris tout de suite. Il m’a fallu quelques secondes. Il m’a regardé bien en face, franchement, mais curieusement, j’ai oublié son visage, je me souviens surtout avec netteté de la tache qui se détachait, sur ma jupe bleu. Alors je suis sortie pour m’asseoir sur le rebord d’un trottoir, et j’ai pleuré. En même temps, je n’avais pas été violée. Il ne m’avait pas fait mal. Il ne m’avait pas forcée. Il y avait juste l’humiliation de cette tache dont il me semblait qu’elle était gigantesque et qu’elle hurlait son origine aux passants. J’avais honte, mais il a fallu que je reprenne le métro pour rentrer.
Je me souviens de cet homme, sur le chemin du retour, ce même jour, qui s’est assis à côté de moi. Et qui a commencé à décrire à grands renforts de détails ce qu’il ferait à ma personne, après m’avoir attachée avec une paire de menottes à la barre centrale. Je me souviens de la pression qui montait, à l’intérieur de ma tête, je crois que je devenais rouge à vue d’œil. Et puis je me suis levée, et je lui ai hurlé dessus ; « Vous allez vous taire, espèce de malade ». Le silence s’est fait dans la rame. Bien sûr, elle était déjà silencieuse, dans l’ensemble. Mais ce n’était plus le silence de l’indifférence forcée, c’était le silence de l’observation concentrée, choquée, du fait pas ordinaire qui vient de se produire avec cette fille, là, la gamine en jupe bleu marine et en polo blanc. Je me souviens m’être levée, dignement, et avoir traversé la rame pour me tenir à l’autre bout, moi et ma tache de sperme sur la jupe.
Je n’ai pas été traumatisée, bien sûr, ce n’était pas violent. Je n’ai rien en commun avec les victimes d’un viol, alors, avec la victime de l’horreur de Delhi. Comment, en fait, oserais-je revendiquer qu’une violence m’a été faite, quand on voit ce qui peut arriver aux autres. Une amie, récemment, m’a dit qu’en fait il s’agissait d’un viol. Ça m’a fait du bien. J’étais si peu traumatisée que c’est ce soir–là que je suis tombée amoureuse, je crois, de celui qui allait devenir mon mari. Quand je lui avais téléphoné pour lui raconter l’histoire – d’une cabine téléphonique poisseuse et surchauffée, c’était un été d’avant les téléphones portables – il avait écouté, il n’avait pas ri (pas comme mon voisin pour qui j’avais eu un moment le béguin, quand je l’ai croisé alors que j’ouvrais ma porte, encore bouleversée), il m’avait juste dit : « j’ai un dîner ce soir, mais viens avec moi ».
Ensuite, ça a été la litanie, de plus en plus espacée au fur et à mesure que je vieillissais : l’érection pressée avec insistance contre mes fesses dans le RER bondé, le chauffeur de taxi qui bloquait les portières de ma voiture pour venir m’ouvrir et poser ses deux mains bien à plat sur mes seins – c’était en Corée – l’Indien qui me touchait les fesses devant Premsons, à Breach Candy, et qui rit de bonheur quand je l’attrapai par l’épaule pour le bousculer : « keep your hands to yourself ». Une interaction physique de plus avec l’étrangère !
Il y en a eu trop, de ces effleurements, de ces attouchements, de ces insultes, pour que je me souvienne de tous. Comme toutes les femmes, je les range fermement au fond du placard, comme de vieilles choses chiffonnées, et je garde les piles bien rangées devant. Ou peut-être que je les mets à la poubelle, je ne sais pas bien. En tout cas, d’ordinaire, je n’y pense pas. Juste quand ça arrive. Mais, comme je le disais, je n’ai jamais été violée.
Pas comme la fille de Delhi, ou même pas comme une femme de chambre dont on ne sait pas bien s’il s’agissait d’un viol, ou pas. Pas comme une jeune mariée indienne mineure du Rajasthan, qui, légalement, ne peut pas l’être.
Jamais violée.
Alors, franchement, je n’ai pas à me plaindre. Je suis féministe, en même temps, je n’aime pas forcément me définir ainsi, car je ne suis pas plus pour les femmes que pour les hommes que pour les arabes que pour les noirs que pour les homosexuels. D’une manière générale, je n’aime pas les discriminations. Les injustices. Mais quand même, ce viol de Delhi, ça a soulevé une soupape, entre femmes. Bien sûr, on ne peut pas comparer. Mais tout le monde a des histoires, des histoires où notre corps, qu’on perçoit bien à nous, est approprié par d’autres, même brièvement, sans notre accord.
Je n’ai pas de filles. Mais j’ai des amies qui en ont. Et puis j’ai des nièces, des petites-nièces même. Et puis il y a toutes ces jeunes femmes que je vois dans la rue, ces étudiantes, ces lycéennes. Elles arpentent les trottoirs de Paris, elles se regroupent dans les centres commerciaux de Bombay. Elles vont au cinéma, même le soir. Elles sortent prendre un verre.
C’est vrai, avec le temps qui passe, personnellement j’ai moins de problèmes.
Mais pour elles toutes ? Ça serait bien que cela cesse.










Jamais violée mais constamment tripotée, quand même.
Le mâle est sacrément atteint, et un peu partout, on dirait. Faudrait faire pareil avec l’homme (bien que ce con risquerait de trouver ça sympathique) : le mettre à la place d’une femme pour qu’il comprenne ce que peut être, par exemple sur une journée, la fréquence d’attouchements de toutes sortes.
Effrayant.
Et ce que je trouve encore plus surprenant, c’est l’extraordianire civilisation de la femme, à côté du mâle. (parce qu’elle aurait quand même presque la légitimité à former des bataillons d’amazone castratrices coinçant les hommes dans des coins sombres.
@MHPA: constamment, non, mais sur 20 ans, oui ça s’accumule et quand on fait le bilan ça fait trop. Et ce qui est vrai, c’est qu’en tant que femme, on sait que c’est toujours possible dans notre quotidien, et c’est vraiment déplaisant. La question que je me pose, c’est pourquoi ces hommes, jeunes garçons font ça, et comment l’éviter ?
Je suppose qu’il y a un truc à voir avec l’éducation, avec la transmission de l’atavisme du mâle dominant, qui se sert comme et où il veut, et qui considère que tout lui est dû, y compris la femme. A son service. Plus ou moins à la vaisselle.
Et le monde de la communication (pub, entreprise) fait malignement perdurer ces schémas, car plus pratique pour vendre des dinettes aux petites filles, et des engins de guerre aux futurs mâles.
Et parfois même les institutions, la famille jusqu’à l’école.
Ensuite, yu mets un groupe de mecs ensemble ça devient à celui qui est le plus dominant, selon la nature animale, que tu vois par exemple dans le monde animal, au premier qui siffle une nana dans la rue, qui va la « brancher », etc etc…
Bravo! Tellement touchant; tellement vrai!
@Carine Merci
Très beau billet et tellement vrai. C’est vrai qu’en vieillissant ça se tasse mais quid des plus jeunes. J’ai une fille j’y pense…
Quel beau texte, si mesuré, si vrai. J’ai vécu les mêmes choses, si pas forcément dans les détails, et je pense que c’est le cas de toutes les jeunes filles. Je n’ai pas été totalement violée non plus, mais je le dois pour une fois au moins à mes qualités de sprinteuse (pas formidables d’ordinaire, mais décuplées par la terreur et la rage). C’était sur une île grecque paradisiaque et j’avais 12 ans.
Je voulais dire autre chose.
Une amie très intime, que je connais depuis douze ans m’a dit seulement l’été dernier, et parce qu’elle y était obligée, qu’elle avait subi un viol terrible à 17 ans. Collectif. C’était à Ivry sur Seine, mais les violeurs l’avaient ramassée en voiture devant un arrêt de bus du 5e arrondissement de Paris. Je n’entre pas dans les détails sordides. J’étais sidérée qu’elle ne m’en ait jamais parlé, et j’ai fait part de ma surprise à quelques autres amies. Une autre, que je connais depuis mon enfance, m’a du coup raconté qu’elle aussi a été violée. C’était à New York, où elle habitait à l’époque.
Et puis une autre, une collègue, dans son appartement parisien aussi.
Et finalement, j’ai arrêté de raconter cette histoire, parce que je n’avais plus envie d’apprendre que des amies avaient été violées.
J’étais en Inde à l’époque du viol (décembre 2012) et ma famille tremblait pour moi car les médias montraient une fausse image de ce qu’il se passait sur place….
Dommage que des gens comme toi ne puisse leur expliquer que des violeurs il y en a partout même en France
Merci Aurelia de ton passage sur mon blog …
Oui les violences faites aux femmes existent partout. Ceci étant, je pense que l’Inde est un pays particulièrement tragique pour ça (harcèlement à la dot, foeticide etc), mais que nous, les « blanches », restont en partie protégées. Ensuite, comme partout, il faut faire preuve de bon sens ….