Focus sur la ville

En mars 2013, aura lieu pour la première fois à Bombay le festival Focus, un festival de quinze jours entièrement dédié à la photographie. Un projet ambitieux, qui nous donne l’occasion de rencontrer l’un de ses fondateurs, Matthieu Foss, galeriste.

Matthieu est un français élégant et discret, élevé dans les Alpes et installé à Bombay depuis 2005. Ce qui lui fait au moins un point commun avec la moitié des Mumbaikars, comme on appelle ici les habitants de Bombay: cette ville est une ville de migrants. Lorsqu’on lui demande quel effet ça fait, de grandir dans un petit village des Alpes isolé et de se retrouver dans une des mégalopoles les plus bruyantes et surpeuplées au monde, il concède que ses souvenirs d’alpages paisibles sont désormais un peu flous.

 

Focus sur la ville dans Potin, potin, quand tu nous tiens! 21angry-young-man-copy

Quand l'affiche part à la rencontre de la rue © Shahid Datawala, 2005

 

Matthieu, comme bien d’autres avant lui, est venu à Bombay sur un rêve, pour un projet: celui d’être indépendant, de monter sa propre galerie et de contribuer au développement du marché de la photographie d’art. Un marché encore balbutiant mais prêt, il en est convaincu. Lorsqu’il monte, en 2006, sa première exposition, Dress Circle par Shahid Datawala, une série de photographies en noir et blanc de vieux halls de cinéma à la grandeur passée, c’est un pari calculé, et réussi. La réception a été bonne, non seulement par le public averti, mais aussi auprès d’un nouveau public, plus jeune. Peut-être parce que la photographie est plus abordable, Matthieu voit se développer un groupe de jeunes collectionneurs, travaillant dans la publicité, le graphisme, la mode, désireux d’acheter de l’art, mais un art différent de l’art indien traditionnel collectionné par les générations précédentes. Il y avait aussi une clientèle européenne, qui venait d’Europe spécifiquement pour acheter de l’art indien. Il y avait un véritable enthousiasme pour l’Inde, chaque musée voulait son exposition. La première, ça été celle de l’Ecole des Beaux Art, à Paris en 2005, « Indian Summer ».

Alors, quels sont les spécificités indiennes du marché de la photo ? La photographie d’art n’était pas connue du public. Pour beaucoup, la photo, c’était un documentaire journalistique. Ou alors, c’est une photo de rue. Le photographe, c’est celui qui va sur le terrain, à l’aventure. Je voulais aller plus loin.  Montrer la photo comme un message artistique, avec le travail d’artistes comme Shilpa Gupta, Gauri Gill, plus conceptuels. Il y a une certaine timidité du public aussi. Par exemple, les gens n’aiment pas acheter des portraits, ils n’aiment pas amener une personne étrangère dans la maison, confronter la famille à l’inconnu. L’autre aspect, c’est que le public à Bombay est difficile, gâté même. Il existe un groupe de personnes, toujours les mêmes, qui sont invitées à tout, aux vernissages comme aux lancements de nouvelles montres de marque, ou à l’ouverture de nouveaux restaurants. Ils viennent parce qu’ils sont invités, ils aiment être invités, s’habiller, sortir, être vus, et ils sont exigeants: il faut du vin, des canapés, l’air conditionné. La galerie n’a pas le droit à l’erreur. On a moins ça, à Paris.

 

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Les indiens sont toujours réticents à l'achat de portraits. Cette photo de Charles Fréger ne s'est vendue qu'à des étrangers © Charles Fréger 2010

 

Et la censure ? Elle existe, évidemment, mais elle ne se fait pas trop ressentir, sauf si on a quelqu’un de mal intentionné qui nous dénonce. Alors on fait attention, à qui on envoie le dossier de presse, au titre de l’exposition. Pour éviter ce qui est arrivé à Sanjeev Khandekar en 2006 à la Jehangir Art Gallery. La police a fait irruption dans la galerie pour arrêter l’exposition. Il faut dire qu’il l’avait un peu cherché avec son titre: Tits n Clits n Elephant Dicks (des seins, des clitoris et des bites d’éléphant). Six ans après, Khandekar fait toujours face à des poursuites.

Avec deux partenaires, Elise Foster Vander Elst et Nicola Antaki, Matthieu lance cette année Focus Festival Mumbai, le premier festival de la photographie à Bombay. Une idée qui lui tient à coeur, lui qui a commencé sa carrière en organisant le premier opus de Paris Photo en 1997. Du 13 au 27 mars, la photographie occupera les quartiers de Colaba, Kala Godha et Lower Parel. Elle s’installera dans les galeries, les magasins et cafés, les institutions culturelles, dans les parcs et dans la rue. Pour que le projet puisse prendre vie avec tous les moyens de ses ambitions, Elise, Nicola et Matthieu ont décidé de faire appel au Crowdfunding, ce mouvement de financement par le public qui se développe de plus en plus dans les milieux du cinéma notamment. Une forme de mécénat moderne.

Alors, si vous voulez aider ce projet à prendre vie, ou par simple curiosité, vous pouvez consulter la page de Focus sur Wishberry en cliquant ici.  Les contributions peuvent être aussi modestes que 500 roupies (7 euros) et elles donnent toutes lieu à une reconnaissance, à des cadeaux. Ainsi, si vous rêviez d’acquérir une oeuvre signée en édition limitée du photographe Fawzan Husain, vous le pouvez en sponsorisant le festival. Par exemple, cette très belle photo d’une rue  illuminée de Dharavi, la nuit. Personnellement, j’adore!

 

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Nuit de festival à Dharavi © Fawzan Husain 2012

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Une réponse à “Focus sur la ville”

  1. ostinatrofimov
    16 mars 2013 à 2:14 #

    J’aime beaucoup cette photo aussi. C’est étonnnant comme ces maisons semblent se serrer les unes contre les autres et à quels point elles semblent sombres alors que l’image qu’on se fait de l’inde ce serait plutôt de la couleur…

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