Rognures

Ce n’est plus un blog, c’est un pointillé. D’avoir fait tant d’infidélités à mes lecteurs (ma mère et toutes ses amies de « Pithiviers accueil »), j’ose à peine reprendre le chemin du clavier.

7ème rentrée à Bombay, sept années de réflexion, d’indignation, d’émerveillement, d’énervement, de découverte, de fatalisme, d’égoïsme aussi. Car en cette rentrée, c’est l’aspect qui me frappe le plus. Je ne sais pas si, dans les grandes mégalopoles indiennes, ce sont les castes qui orchestrent encore la vie sociale. Comme je l’ai entendu il n’y a pas longtemps de la bouche d’un Bengali bon teint: « quand je téléphone pour faire une réservation à Indigo Deli, je ne dis pas: nous serons deux Bhramanes pour déjeuner, alors s’il vous plait pas de Dalits au service. Ni à  la table d’à côté. » Peut-être pas les castes, non, mais les classes, l’argent, oui.

 

Rognures  dans Potin, potin, quand tu nous tiens! statue-ambedkar

C'est à Ambedkar qu'on doit l'abolition officielle des castes en Inde. Photo https://www.facebook.com/BabasahebAmbedkar

 

Alors que je regarde par ma fenêtre, je vois pousser en direct des tours d’une quarantaine d’étages, qui s’élèvent dans des complexes de plus en plus luxueux. Juste de l’autre côté de ma rue, une nouvelle résidence offre des facilités sportives dignes d’un club med et une piscine dont la taille risque de vous faire grimacer la prochaine fois que vous partirez en vacances dans un 5 étoiles: celle de votre destination de vacances ne sera pas aussi grande. Dans ces tours, les fenêtres offrent une vue imprenable sur le champ de course, ou, pour le pittoresque, sur le quartier des blanchisseurs. D’en haut, on ne ressent plus la chaleur, on n’est plus assourdi par le bruit des klaxons, assailli par les odeurs. On voit s’étaler les baignoires de la laverie comme autant de cases dont le blanc laiteux est délimité par le gris du béton. La mosaïque est parsemée de taches de couleur, celles des pantalons tous blancs, des draps tous verts – ce vert des blocs chirurgicaux, on me dit qu’un hôpital voisin y envoie son linge – des tabliers pourpres …. Ils sèchent par couleur mais vous êtes trop haut pour les voir claquer dans le vent.

Derrière ces trois tours, bidonvilles et quartiers délabrés s’étalent assez loin, il y a encore de l’espace à prévoir pour l’immobilier. Juste à côté – pratiquement sous les fenêtres de ma chambre, ce qui n’est pas sans m’inquiéter pour les nuisances sonores – ils viennent d’aplanir un large terrain. Visiblement, ils vont creuser les fondations d’un nouvel immeuble. Il est encore trop tôt pour savoir s’il s’agira d’un nouveau complexe résidentiel haut de gamme, ou si le promoteur va y construire ces logements sociaux prévus par la réglementation. Toute réhabilitation de bidonvilles ou d’anciennes usines désaffectées doit – en théorie – préserver de l’espace pour les plus défavorisés. Et dans ces tours – et toutes les autres – il y a des ouvriers, des livreurs. Et des domestiques. Des hommes anonymes qui s’agitent – ou pas. Très tôt le matin, on les voit ouvrir les portes des appartements – alors que leurs employeurs dorment encore. Ils donnent les clés de la voiture au laveur de voiture. Ils réceptionnent les oeufs, le lait. Ils empruntent l’ascenseur qui leur est dédié. Ils vivent auprès de leurs patrons, dans la même maison, mais souvent dorment sur le sol de la cuisine, ou alors sur un fin matelas de l’arrière-cuisine – « ne crois pas que chez moi ils sont moins bien que chez eux. Au contraire, chez moi c’est grand, c’est calme, il fait frais la journée avec l’air conditionné ». Ils sont pieds nus dans leurs uniformes souvent blancs, ils nettoient et ils servent. Tout ce monde vit côte à côte mais eux sont désignés de l’appellation générique: « the servants ».

Je ne sais pas si ce sont les deux mois passés en France mais il me semble, soudain, que je les vois partout, ces hommes maigres, souvent petits, qui semblent n’exister – à nos yeux – que pour la fonction qu’ils remplissent. La maintenance. Le nettoyage. La livraison. Je pénètre dans un appartement accompagnée d’une amie qui me fait visiter, c’est en plein travaux. Un homme est assis sur le balcon, sur une chaise en plastique. Il porte un marcel grisâtre un peu déformé. Son pantalon est taché. Armé d’une paire de ciseaux, il est en train de se couper les ongles  des orteils en regardant la mer. Il nous ignore, nous l’ignorons. Il y a trop de distance sociale entre nous. Mais quand même, nous sommes dans l’appartement de mon amie, il n’y a que nous trois et nous nous tenons à 2 mètres les uns des autres. Mon amie voit mon regard qui s’attarde.

« Le chef du chantier n’est pas encore là, il est tôt ».

Nous nous approchons de la rambarde. Nous aussi, nous admirons la mer grise, les vents de la mousson lui donnent des frissons.

Juste à côté de moi, se détachant un instant nettement du brouhaha ambiant, j’entends le claquement sec de l’ongle qui cède sous la pression des ciseaux.

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

9 Réponses à “Rognures”

  1. Karin
    19 août 2013 à 13:24 #

    Magnifique texte Hélène. C’est bien que tu reprennes, enfin surtout ce serait dommage que tu cesses :-)

  2. 19 août 2013 à 13:38 #

    @Karin, merci, j’ai pris des bonnes résolutions ;-) Je vise le deux billets par semaine (j’ai même du stock de pubs loufoques!)

  3. Delaporte
    19 août 2013 à 16:31 #

    Coucou Helene, c est tjs un plaisir de retrouver ta plume …au fait , ils organisent des visites du bidonville de Divali ? Il en etait question il y a fort longtemps ..
    J espere que la rentrée s est bien passée pour les garcons …rv sur skype un jour ? Bises

  4. 19 août 2013 à 16:37 #

    @Delaporte: oui il est toujours possible de visiter le bidonville de Dharavi (Divali c’est le nom de la fête des lumières, la fête la plus importante ici).

  5. Patricia
    20 août 2013 à 20:12 #

    Quel plaisir de te relire !! :-)
    Déjà la septième rentrée !! Bientôt le passeport indien ! ;-)

  6. MHPA
    21 août 2013 à 10:29 #

    On va, on vient, on dirait la marrée, au loin.
    (bravo pour ton blog…: Pour ma part je ne suis pas loin de penser que c’est une sorte de maladie et que j’aurais grand besoin de me soigner, voir de me concentrer sur autre chose plutôt que de me disperser/ mais c’est le côté très personnel du blog, qui me fait dire ça)
    Beau billet.

  7. 21 août 2013 à 16:41 #

    @MHPA, c’est bien un commentaire de Breton! Là où je vois un pointillé tu vois une marée. je vais tacher de ne pas la garder trop basse!

  8. Cécile
    26 août 2013 à 18:25 #

    Quel plaisir de vous retrouver !! Vos billets si bien écrits m’ont manqué pendant ces longs mois de silence, et ce premier billet me touche énormément. Merci d’être de retour pour vos lecteurs !

  9. 26 août 2013 à 18:26 #

    @Cecile, merci, surtout, de revenir après mon long silence!

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