Moi Tarzan, Toi Jane

Depuis mon retour de France, ça ne fait pas de doute: mon chauffeur semble plus heureux. Quand il sonne à la porte le matin, quelle que soit l’heure indue à laquelle il est censé venir – obligations professionnelles ou caprices de l’administration scolaire oblige – il a le sourire. Le pas sautillant. Une chemise neuve à la blancheur éclatante ou un polo violet du plus bel effet, avec un gros écusson en haut du biceps qu’il a rebondi. De plus en plus rebondi, d’ailleurs. Je n’ose pas lui poser la question mais il me semble qu’il prend du poids. Il s’évase dans ses vêtements et sa démarche acquière une certaine majesté – fringante, la majesté. On l’a dit, il est joyeux.

Hier, nous étions coincés dans les embouteillages à Saat Rasta. Saat Rasta, c’est un peu la place de l’étoile de mon quartier. Sept routes encombrées mènent à ce rond point au centre duquel trône, non pas un arc de triomphe, mais un jardin public dans lequel je n’ai jamais osé m’aventurer. Il est ceint de grilles noires – ou noircies ? – auxquelles sont suspendues diverses guenilles et le mur de soubassement disparaît entièrement sous les affiches de films. Moustachus ventrus et grimaçants armés de couteaux, avec en option, un bandeau taché de sang sur le front. Donzelles en bikini-pagne dévoilant leurs poitrines généreuses et leurs cuisses replètes. Feuillage luxuriant séparant les deux. Sur la route, c’est aussi sauvage et violent que sur les affiches – si ce n’est que les passantes très minoritaires sont beaucoup plus couvertes. Pour conquérir le rond-point, il faut faire preuve d’audace et de témérité. Pour en sortir dans la bonne direction, de réflexes mâtinés d’agressivité. Irfan est expert à ce jeu – il marmonne dans sa barbe des chapelets d’insultes en hindi aux autres conducteurs mais ça ne l’empêche pas, entre deux coups de volant, de mener une conversation courtoise avec moi.

Moi Tarzan, Toi Jane dans Mon chauffeur, mes bonnes et moi tarzan-ki-beti-2002

 

- Des nouvelles de votre mariage, Irfan ?

Pour les nouveaux venus sur ce blog, ou ceux qui ont oublié, le mariage d’Irfan, c’est l’arlésienne. Tout d’abord, il lui a fallu marier ses quatre soeurs – C’est pour ça que nous n’avons aucune économie, madame, quatre dots à payer, tout notre argent y est passé. Une fois libéré de cette responsabilité, il s’est mis en chasse d’une épouse convenable. Le premier safari au village – lieu d’origine dont doit forcément provenir sa future femme – avait tourné court en raison de la mort de son père. Le second, qui avait pourtant duré 25 jours, n’avait pas porté ses fruits. I could not find a girl, m’avait-il informé sobrement, et tristement, à son retour. Depuis, sa mère, ses soeurs, ses cousines, ses tantes ont multiplié les conciliabules  et ça y est. Il a une candidate. Elle a 18 ans , 19 ans en décembre, précise-t-il, et sur la photo qu’il me fourre sur le nez – manquant pendant qu’il la cherche, d’entrer en collision avec un bus – elle a le visage rond, les cheveux tirés sévèrement en arrière et l’air sérieux dans son Salwar Kamiz bleu turquoise. Elle a terminé le lycée, et elle sait coudre. Ce qui pourrait peut-être lui permettre de gagner un peu d’argent en travaillant comme couturière depuis son domicile. Enfin, ça, c’est moi qui fait la suggestion, Irfan m’ayant informé qu’il ne voulait pas que sa femme travaille et qu’elle porterait la burka – c’est un choix personnel, Madame, et porter la burka, elles aiment ça. Mais oui, je veux que ma femme porte la burka.

Ils se sont rencontrés une fois. Il est allé spécialement au village – 72 heures de train quand même – pour qu’ils fassent connaissance. Je voulais qu’elle me voit. Car si elle doit me plaire, il faut que je lui plaise aussi. Ce qu’ils se sont dit, durant cet entretien d’une heure qui décide de toute une vie, c’est la question à un million de roupies. Ce que je sais, c’est qu’elle était dévoilée pour l’occasion.

tarzan Femmes en Inde dans Potin, potin, quand tu nous tiens!

 

- Et vous êtes restés en contact ? Vous vous écrivez depuis ?

Il rit doucement.

- Non Madame, on se reverra au mariage.

- Elle connait déjà Bombay ?

- Non, elle est juste venue une fois, quand elle avait 6 ans.

- Ca ne va pas être facile pour elle, au début. Je réfléchis à haute voix, peut-être aussi en guise d’avertissement. Une nouvelle vie, des nouvelles habitudes, des responsabilités, loin de sa famille. Et puis, elle n’a pas l’habitude de la proximité du bidonville, non ? On a plus de place, au village.

Sa voix prend de l’assurance:

- Elle sera plus heureuse ici qu’au village. La vie est tellement dure là-bas, Madame. Ici, il y a toutes les facilités de Bombay, et l’électricité, et l’eau, et pour les courses. Elle s’habituera vite. Et puis dans mon logement, il y a une mezzanine.On pourra mettre un rideau.

Comme toujours, ça me sidère. D’imaginer le brutal changement de vie que va subir cette jeune fille, arrachée aux siens pour être expédiée à des milliers de kilomètres, servir sa belle-famille et puis, dès la première nuit, avoir des relations sexuelles avec cet inconnu qu’elle vient d’épouser.

Je prends des nouvelles de sa soeur, la plus jeune, celle qui a grandi à Bombay, qui n’aimait pas l’école et qui, depuis ses seize ans, gagnait sa vie en allant appliquer le Mendhi sur les mains et les pieds de ses voisines. Il a enfin réussi à la marier, alors qu’elle venait d’avoir 21 ans – un âge canonique qui rapproche ici du statut de vieille fille. Avec bien des efforts pour négocier la dot et rassembler l’argent nécessaire, parce que Madame, si vous ne payez pas une dot suffisamment élevée, ce n’est pas bon. La fille ne sera pas heureuse.

tarzan-3 Mariages Arrangés

-  Et votre petite soeur, celle qui s’est mariée l’an dernier, comment ça se passe au village ? Elle s’est adaptée ?

- C’est dur pour elle Madame. Vraiment dur. Et sa belle-famille n’est pas très gentille avec elle.

Nous observons une pause pleine d’impuissance.

- Et votre mariage, Irfan, il est prévu pour quand ?

- Pour novembre, Madame. Je vais aller m’acheter une kurta. J’y vais tout seul, sans ma mère ou mes soeurs. Je veux choisir moi-même. Je veux une kurta bleu. 

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

3 Réponses à “Moi Tarzan, Toi Jane”

  1. Patricia
    21 août 2013 à 13:04 #

    Le mariage est déjà une sacrée aventure, alors je n’ose même pas imaginer ce que c’est quand il faut tout quitter pour aller s’installer dans un endroit qu’on ne connaît pas, avec quelqu’un qu’on ne connaît pas. Ah mais si, c’est vrai, ils se sont déjà vus ! ;-)

  2. 21 août 2013 à 16:43 #

    @Patricia: personnellement, je trouve ça d’une extrême violence. Et si pas mal d’indiens m’arguent du fait que nos mariages d’amour occidentaux mènent au divorce, je me dis que vue l’extrême fréquence des maltraitances par la belle-famille, leur système n’est pas non plus idéal.

  3. Patricia
    21 août 2013 à 19:33 #

    Une amie pakistanaise a épousé son grand amour chinois. Elle a pu le faire d’une part parce que son père est décédé depuis une dizaine d’années et d’autre part, parce que sa maman a vu que le mariage organisé (ses 3 sœurs et 2 frères se sont mariés comme ça) n’est pas un gage de réussite ou de bonheur…
    Il n’y a malheureusement pas de système idéal, mais avec le mariage arrangé, la chance de gagner au loto est encore plus infime…

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