Dégringolades

Les clameurs résonnent au dehors.

Perchée au 18ème étage, je les entends très bien, car, c’est une chose que j’ai découvert depuis que j’ai emménagé en hauteur, le son monte.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Krishna, et pour fêter ça, les âmes téméraires se regroupent à travers toute la ville pour former des pyramides humaines. Leur objectif ? Réussir à briser un pot rempli de curd - une forme de yaourth – accroché en hauteur. Les spectatrices, elles, balancent depuis leurs fenêtres des seaux d’eau colorés sur les participants, histoire de les rafraîchir dans l’effort, à moins que ce ne soit une tentative perfide de les faire glisser.

 

Dégringolades dans Potin, potin, quand tu nous tiens! dahi-handi

photo Hindustan Times

 

Comme souvent en Inde, la religion est devenue prétexte au défoulement des foules et à la récupération politique. Les participants en lice ne le sont pas que pour épicer leur foi d’un peu d’adrénaline. Ils espèrent surtout remporter le gros lot, qui n’est pas le pot de yaourth, mais un beau paquet de roupies, offertes par les associations de quartier et surtout les partis politiques qui sponsorisent chacun leur mandal, sorte de comité paroissial coordonnant l’organisation des festivals religieux. Les govindas – nom donné aux participants – qui formeront les pyramides les plus hautes (8 étages) peuvent espérer décrocher jusqu’à un crore, ce qui représentait il y a quelques mois à peine, 180 000 euros, mais qui ne vaut plus aujourd’hui, après la grande dégringolade du taux de change, que 109 000 euros – soit plus ou moins le revenu annuel moyen, à Bombay, d’une soixantaine de personnes réunies.

 

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Certains réussissent

 

C’est très pittoresque mais tout de même assez dangereux. Chaque année, cent à deux cents participants termineront à l’hôpital avec diverses fractures. La municipalité a d’ailleurs décidé de prendre des mesures: cette année, elle a demandé aux hôpitaux publics … d’augmenter les stocks de films dans les services de radiologie.

 

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mais certains chutent!

Pendant que l’Inde populaire et pieuse s’élève, la Shining India, elle, se casse la figure. Ou du moins, elle a sacrément peur de tomber. Il y a d’abord cette chute de la roupies. 91 roupies pour un euro, du jamais vu. C’est le moment, lecteur français de France, de planifier ce voyage en Inde dont vous aviez toujours rêvé, à vous les palais du Rajasthan à des prix défiants toute concurrence. Chez Bombay Magic, cette chute a des conséquences immédiates dans l’économie familiale:

- Tu peux me donner 1000 roupies pour m’acheter un costume pour ma soirée rétro ? demande la prunelle de mon oeil gauche.

- 1000 roupies ?! Tu ne vas pas dépenser 1000 roupies pour un costume que tu ne remettras jamais!

- Maman, avec le nouveau taux de change ça fait que 11 euros.

Surgit la prunelle de mon œil droit. Ah bon, elle est à combien la roupie maintenant ? On pourrait prévoir une revalorisation de mon argent de poche ? Je te rappelle qu’à la base j’étais censé avoir 20 euros par mois.

Dans la Shining India donc, on s’inquiète. Parce que soudainement, les études des enfants à l’étranger deviennent 30% plus cher, comme ça, entre le moment où le chérubin a obtenu son admission dans une université prestigieuse des Etats-Unis et le moment où il a fallu payer la scolarité. Et puis l’inflation, qui flirte déjà avec les 10%, menace d’exploser. Un ami se demande s’il faudrait qu’il change de voiture maintenant – il a un faible pour les marques allemandes. Je lui réponds qu’il ferait mieux de prévoir une Tata Nano au prix que va coûter l’essence.

Pendant ce temps là, un secrétaire d’état du ministère du pétrole et du gaz naturel annonce que l’autorisation de l’exploitation du gaz de schiste est imminente. Selon les estimations, il y aurait deux mille milliards de mètres cubes de gaz de schiste récupérables dans le sous-sol indien.  Dans les médias, personne ne parle des dégâts sur l’environnement qu’engendrerait une telle exploitation. Je pense à l’euro à 91 roupies, à la facture énergétique.

Et je n’ose rien dire.

 

 

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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3 Réponses à “Dégringolades”

  1. MHPA
    29 août 2013 à 17:14 #

    Ben ouais…
    (Bon allez je fais ma valise et je vais m’installer là-bas. Quoi faire ? Heu….)

  2. 29 août 2013 à 21:28 #

    @MHPA: Sadhu ? C’est un mode de vie très économique :-)

  3. luis figuera
    29 mars 2014 à 23:14 #

    excellent blog, bravo.

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