Selon la loi indienne, ces hommes sont des criminels passibles de prison à vie

 

mugshot

 

Ils s’appellent Onir, Vikram, Keith, Sachin, Dheeman, Deepak, Abhishek, Arun. Ils sont réalisateur, professeur, consultant, écrivain, producteur, psychologue, journaliste, DRH … Leur crime ? Etre attiré par des personnes du même sexe et avoir des relations sexuelles avec ces personnes de même sexe.

Depuis la colonisation, l’homosexualité en Inde est un délit. Les anglais ont laissé en souvenir aux indiens un réseau ferroviaire développé et un code pénal parfois anachronique. La section 377 définit, notamment, la sodomie comme un crime passible d’emprisonnement à vie. On a souvent argué qu’au pays du Kama Sutra, une telle pudibonderie n’était pas de mise et qu’elle n’était qu’un autre symbole de l’impérialisme blanc. L’ironie, pourtant, au détriment de la minorité gay, qui serait forte de 60 à 120 millions de personnes, est qu’alors qu’en Europe, les verrous sautent et que les mariages homosexuels se légalisent, en Inde, la Cour Suprême vient de revenir sur 4 années de libéralisation et a réaffirmé le caractère criminel des pratiques homosexuelles.

Petit rappel, le 2 juillet 2009, la Haute Cour du Delhi, dans un jugement historique, avait décriminalisé l’homosexualité, affirmant que la section 377 du code pénal était anticonstitutionnelle et que les relations entre deux adultes consentants du même sexe et dans un cadre privé ne pouvait constituer une délit – toujours pas donc, pour les hommes amoureux, de baisers langoureux en public sur le front de mer, mais ceux-ci sont mal vus de toutes les façons, et passibles d’amendes même pour les adultes hétéro. La communauté gay et lesbienne était en liesse, les « gay prides » s’étaient multipliées à travers le pays et la visibilité de l’homosexualité au cinéma notamment avait augmenté. Dans les grandes villes, ils étaient plus nombreux à faire leur « coming-out », surtout chez les jeunes gens diplômés employé dans le secteur privé ou installés à leur compte, car il leur était plus facile d’affirmer leur indépendance vis-à-vis du milieu familial et les grandes entreprises offraient un cadre plus propice à la tolérance – Loreal Inde a ainsi récemment mis en place une politique de non-discrimination envers les salariés homosexuels.

Le jugement de Delhi avait été aussitôt contesté par les leaders des communautés religieuses, et si les heurts sont fréquents en Inde entre chrétiens, hindous et musulmans, ils s’étaient pour le coup tous entendus. Il était indispensable pour la stabilité et la pérennité de l’identité et de la culture indiennes que l’homosexualité reste passible de prison. Tandis que les débats juridiques se poursuivaient, que les partis prenaient position (le parti du Congrès, au pouvoir, penchait notamment en faveur des droits gays; le parti BJP, parti hindou qui pourrait bien remporter les prochaines élections, reste opposé à l’homosexualité), la communauté gay et lesbienne s’apprêtait à célébrer la victoire finale.

Le mercredi 11 décembre, les juges de la cour suprême ont surpris. Dans un coup d’éclat, SJ Mukhopadhaya et GS Singhvi, qui a ainsi rendu son dernier jugement avant son départ à la retraite, ont décidé que la section 377 était bien conforme à la constitution indienne et que l’homosexualité était par conséquent bien un crime. Ils ont d’ailleurs déclaré ne pas être là pour faire respecter les droits de l’Homme, renvoyant la balle du changement, si besoin était, dans le camp du Parlement.

La décision a été reçue comme un véritable camouflet par la communauté gay et lesbienne, qui multipliait aussitôt les statuts: « je suis un criminel » et qui remplaçait en signe de protestation ses photos de profil Facebook par des carrés noirs.

 

keith profile

Vous pouvez prendre mes droits mais vous ne pouvez pas prendre ma liberté ni détruire ma combativité

 

S’affirmer aujourd’hui comme homosexuel en Inde nécessite, plus encore qu’ailleurs, du courage. Certains amis, à qui j’ai demandé s’ils acceptaient que j’utilise leur photo pour ce billet, m’ont expliqué que si, dans l’anonymat de la grande ville, ils affichaient leur homosexualité, leurs parents, au village, l’ignorait encore, que leurs clients n’en savaient rien, et que ça pouvait leur nuire … Pire, il y a la police, notoirement corrompue, qui pourra s’appuyer sur le jugement de la cour suprême pour harceler les gays, faire irruption dans les soirées, menacer, monnayer l’absence d’arrestation et le silence vis-à-vis des familles.

Le 11 décembre restera une journée noire pour une communauté si mal reconnue par la société qu’on estime que 85% des homosexuels indiens sont mariés (dans des mariages hétérosexuels), parfois contre leur gré, et tout particulièrement dans les campagnes, les milieux modestes et, paradoxalement, dans les grandes familles industrielles où l’homosexualité reste un tabou qu’on cache, tant il importe d’engendrer un héritier qui perpétuera l’entreprise familiale. Et l’on peut s’interroger sur la suite. En mai prochain, des élections nationales auront lieu en Inde, elles pourraient mener à la défaite du parti du Congrès, actuellement au pouvoir et conspué de toutes parts pour les nombreux scandales de corruption qui ont entaché sa gouvernance. D’aucuns prévoient l’arrivée au pouvoir de l’homme fort du Gujarat, Narendra Modi, leader du BJP, parti nationaliste safran (hindou). Le BJP est notoirement conservateur et même rétrograde sur de nombreuses questions de société. Ce parti avait d’ailleurs été le fer de lance de la campagne visant à faire interdire la toute dernière biographie de Mahatma Gandhi par Joseph Lelyveld, gagnant du prix Pullitzer, et ce au motif que l’ouvrage contiendrait des insinuations sur l’homosexualité du père de la nation.

A l’international, l’image positive dont bénéficie l’Inde au travers de sa spiritualité, celle de la tolérance, de la non-violence, ne correspond pas forcément à la réalité ici. Et la plus grande démocratie au monde, au motif de sa « tradition culturelle indienne », fait bien des entailles au droit à la liberté et au droit à l’égalité qui constituent pourtant les droits de base de la constitution indienne. Les gays, qui après quatre années d’espoir, se voient à nouveau relégués aux bancs de la société, avec les voleurs, les violeurs, les assassins, en font la triste expérience.

Des huit hommes qui ont accepté, aujourd’hui, de se prêter au jeu de ce billet, le réalisateur Onir est en Inde le plus connu. Figure de proue de la lutte pour les droits des homosexuels, cinéaste reconnu – son film « I am » a été primé en 2011 comme le meilleur film Hindi de l’année, il m’écrivait: « Je suis dévasté. Nous avons besoin d’un mouvement d’indignation mondiale ».

Oui, celà m’indigne, que deux juges de la cour suprême, dont l’un partait en retraite le jour même, ont pu estimer mercredi que les homosexuels étaient des criminels, au même titre, finalement que ces hommes qui commettent les crimes odieux qui défrayent régulièrement la chronique indienne.

Les 1ére et 4ème photos du bas sont d’Aldo Sperber, la 3ème photo du bas est de Punit Reddy. Et merci à tous ceux qui ont accepté de voir leur photo figurer dans ce  billet.

Mots-clefs :,

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Subscribe to our e-mail newsletter to receive updates.

Une réponse à “Selon la loi indienne, ces hommes sont des criminels passibles de prison à vie”

  1. Gudu
    16 janvier 2014 à 16:38 #

    Encore un article fort intéressant, merci !

    Mais si je peux me permettre, comment s’étonner de ce rétro pédalage quand on assiste un peu partout dans le monde, et de surcroît dans des pays se voulant plus « ouverts et modernes », à des retours sur bon nombre d’acquis et lois en faveur des homosexuels ?
    La politique que mène la Russie depuis quelques années contre l’homosexualité fait froid dans le dos, mais la France et sa vague d’homophobie provoquée l’an dernier par l’adoption de la loi pour le mariage pour tous n’a pas de leçon de tolérance à donner. De même qu’aux Etats-Unis, au Sénégal, au Brésil…

    Quand on voit qu’aujourd’hui, l’Espagne revient sur le droit à l’avortement, la stigmatisation des homosexuels en Inde n’est finalement qu’une preuve de plus de la progression mondiale d’un obscurantisme moral et religieux…

Répondre à Gudu

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg